Isabelle MONS
En mai 1909, Auguste Rodin ouvre la porte de son atelier parisien, rue de l'Université, à l'une des personnalités les plus influentes des lettres européennes : Lou Andreas-Salomé. Elle fut la compagne de son secrétaire Rainer Maria Rilke. Trois ans plus tard, elle rencontre Sigmund Freud à Vienne qu'elle persuade de devenir son maître en psychanalyse. À leur contact, elle engage une réflexion sur la création artistique étroitement liée aux fondements de la philosophie de la vie. Les profondeurs secrètes de l'âme humaine trouvent une représentation en sculpture, une interprétation en psychanalyse. D'après Lou Andreas-Salomé, le créateur perçoit la vie dans son immédiateté et détient en lui le pouvoir de placer l'homme au centre d'une nouvelle esthétique. Le sculpteur illustre ce nouvel enjeu de la démarche artistique. Freud, l'inventeur d'une science, considère, pour sa part, la métamorphose d'une conscience lorsque le créateur devenu souffrant ignore l'issue de son malaise. Rilke fut malgré lui le trait d'union entre Lou Andreas-Salomé et le monde de la psychanalyse tandis que sa douleur nourrissait son potentiel créateur. Il incarne également l'artiste en quête d'une harmonie avec le réel : Rodin tentera de le guider tandis que Lou Andreas-Salomé le dissuadera de fréquenter Freud. La création recouvre finalement le visage pluriel d'hommes et de femmes qui ont accordé à la mission esthétique une autre dimension : approcher au plus près l'essence du vivant. Mais comme le précise Lou Andreas-Salomé en exergue de ses Mémoires, "nous ne sommes pas ‘notre' œuvre d'art."