Les passeurs d'idées

ImprimerEnvoyer

Rodin et Freud ont attiré à eux tout ceux qui formaient l’intelligentsia de leur époque : scientifiques, artistes, écrivains, aristocrates… Des personnalités hors du commun ont croisé le chemin des deux collectionneurs, marquant certains épisodes de leur vie ou enrichissant le regard que nous portons aujourd’hui sur leur œuvre.

Rainer Maria Rilke

Rainer Maria Rilke Le poète autrichien né à Prague (1875-1926) est une des figures marquantes de l'intelligentsia européenne des années 1900 et symbolise l'union des deux mondes de l'art et de la pensée, Paris et Vienne. Rilke rencontre Rodin en 1902 et lui renvoie dès lors, comme en effet de miroir, des écrits sensibles et clairvoyants sur sa sculpture et son dessin. Il devient son secrétaire et vit auprès de lui à Meudon en 1905 et 1906. L'écrivain perçoit dans la leçon de l'antique enseignée par Rodin cette leçon de vie dont il est si avide. Lou Andréas-Salomé le présente à Freud lors du congrès de Munich en 1913 mais le dissuade de s'engager dans l'aventure psychanalytique pour consacrer toutes ses forces à la voie de la création.

Lou Andreas-Salomé

Lou Andreas-Salomé Femme de lettres et psychanalyste allemande (1861-1937), Lou rencontre « l'arbre géant Rodin » - ainsi l'appelle-t-elle - en mai 1909 à Meudon par l'entremise du critique d'art Otto Grautoff. Elle admire déjà sa sculpture dont lui parle sans cesse son ami Rainer Maria Rilke. Pour Freud, elle est dès les années 1912, « cette compreneuse par excellence », qu'il forme à la psychanalyse et introduit dans le cercle des intimes. Lou Andreas-Salomé retrouve auprès du sculpteur comme chez le père de la psychanalyse ce même désir d'exprimer le vivant.

Marie Bonaparte

Marie Bonaparte filmant Sigmund Freud dans son bureau La princesse (1882-1962), arrière petite-nièce de Napoléon Bonaparte, épouse le Prince Georges de Grèce en 1907. Jeune fille, elle s'extasie au Salon de 1898 devant la statue de Balzac par Rodin. « Très éprise de son art », elle souhaite venir le voir à Meudon, peut-être dîne-t-elle avec lui chez son père le Prince Rolland. Elle va à la rencontre de Freud et de la psychanalyse à Vienne en 1925, devient l'ambassadrice du mouvement psychanalytique en France, la traductrice des écrits de Freud et lui offre les plus belles pièces de sa collection d'antiques. En 1938, devant la menace nazie, la "Princesse Mimi" persuade le psychanalyste de quitter Vienne in extremis pour un exil londonien puis, contre rançon, transfère la précieuse collection d'antiques dans la nouvelle maison de son célèbre locataire.

Hugo Heller

Hugo Heller Libraire-éditeur et galeriste viennois (1870-1923), Heller est un maillon possible entre Rodin et Freud. Il est un des familiers du psychanalyste dès 1902 et devient un de ses éditeurs. Heller accueille le 8 novembre 1907 la conférence de Rainer Maria Rilke sur Rodin puis en décembre celle de Freud Le créateur littéraire et la fantaisie. En janvier 1908, il expose dans sa librairie 120 dessins et pointes sèches de Rodin grâce à l’entremise de Rilke, dont une importance série sur le thème mythologique de Psyché. Avec cette illustration toute personnelle des Métamorphoses d’Apulée, Rodin livre les fragments d’une femme dans sous ses états et utilise le mythe, à l’instar de Freud, comme une source universelle.

Stefan Zweig

Stefan Zweig L'écrivain viennois (1881-1942) fut introduit dans l'atelier de Rodin, au Dépôt des marbres, par le poète Émile Verhaeren en 1904. Instant magique où le jeune homme, oublié par le maître dans un coin de l'atelier, hors du temps, observe en silence le geste créateur. Quatre ans plus tard, Zweig écrit à Freud la première lettre d'une correspondance amicale et passionnante qui les liera pendant trente ans. Zweig reconnaît en Freud la qualité d'écrivain ; Freud aime son regard bienveillant sur le monde : "Laissez-moi pour une fois vous exprimer clairement ce que je vous dois - écrit Zweig à Freud - le courage dans la psychologie. Grâce à vous, nous voyons beaucoup de choses. Grâce à vous, nous disons beaucoup de choses, qui, sinon n'auraient été ni vues, ni dites."

Romain Rolland

Romain Rolland Écrivain français (1866-1944), prix Nobel de littérature en 1916, Romain Rolland exhorte Rodin en 1914 à s'associer à la protestation "des représentants de l'art et de la pensée du monde contre les barbaries de la guerre". Le sculpteur souscrit en s'insurgeant contre la destruction des cathédrales de France. En 1924, Rolland se lie, par l'entremise de Stefan Zweig, à un Freud marqué par la guerre et qui s'interroge lui aussi sur l'avenir de la civilisation. En 1936, le psychanalyste lui adresse une lettre ouverte pour son soixante-dixième anniversaire Un trouble du souvenir sur l'Acropole, où ressortent les divergences du rationaliste à l'égard du mystique, mais également le souvenir de sa découverte de la Grèce antique, liée dans son autoanalyse à l'angoisse du père.