Au temps de la collection, dès le milieu des années 1890, Rodin fait émerger un nouveau style amorcé en 1878-1879 avec l’Étude du Torse de l’Homme qui marche. Il donne désormais à voir au public, des figures sans tête ou sans bras, qui conservent les traces d’accident, de travail en cours, ou le souvenir des groupes desquelles elles furent extraites. Le sculpteur regarde vers l’antique et présente sa collection comme un miroir. Empreint de sa lecture des Métamorphoses d’Ovide, Rodin s’adonne à l’art de l’assemblage et inscrit sa création dans l’universalité du mythe.
La collection rejoint l’œuvre avec ces assemblages où l’artiste recycle des vases "antiques" pour contenir ses figures en plâtre. Dès les années 1895, Rodin cherche de nouvelles voies. L’objet sacralisé change de statut et se mêle aux divers matériaux d’assemblage, plâtres anciens ou végétaux. A cette époque, le thème du vase jalonne l’œuvre comme une obsession. Sa forme "antique " assimilée à celle du corps féminin, se découpe, s’assemble et se multiplie à l’infini dans le dessin et la sculpture. Le corps est encore présent sur ce dessin esquissé sur un fragment de vase en albâtre qui devient le support de l’oeuvre.
musée Rodin
Une main qui se pose sur l’épaule ou la cuisse d’un autre corps n’appartient plus tout à fait à celui d’où elle est venue : elle et l’objet qu’elle touche ou empoigne forment ensemble une nouvelle chose, une chose de plus qui n’a pas de nom et n’appartient à personne ; et il est question à présent de cette chose particulière et qui a ses limites définies.(Rilke sur la sculpture de Rodin, [1903], 1966, p. 40).
Dès les débuts de sa collection, dans les années 1890, Rodin développe un nouveau style, amorcé en 1878-1879 avec l’Étude du Torse de l’Homme qui marche. Séduit par les antiques fragmentés et abîmés par le temps, il applique le même traitement à ses propres sculptures. Il crée désormais des figures sans têtes ou sans bras, qui pourraient sembler inachevées mais qui sont bien finies aux yeux du sculpteur. L’antique, ou plus précisément le fragment antique, lui permet de se libérer du carcan des proportions, de sculpter en se concentrant sur le détail. Rodin agrandit, sépare, désarticule, d’une manière quasi ludique. Ces recherches sur le corps partiel se systématisent à partir du moment où il s’adonne à la passion de la collection.
Pour lui, l’antique est à la fois un miroir et un modèle ; la leçon de l’Antique est inestimable : J’aime les statuaires de la Grèce antique : ils furent et ils demeurent mes maîtres (Rodin, dans Valfori, 25 décembre 1906). L’objet de collection n’est pas simplement un objet que l’on regarde, il est à l’origine de tout le travail de Rodin sur le corps partiel, dont la figure la plus connue est sans doute L’Homme qui marche.
Mais là où Rodin se montre le plus original, c’est dans l’interaction entre collection et oeuvre, lorsque les objets du passé viennent se mêler au chantier de la création. Le statut de l’objet est vacillant : de fétiche sacré, il peut devenir matériau de l’oeuvre. Dans les années 1890, Rodin redécouvre le vase antique, dans lequel il voit la forme du corps féminin : Je faisais des vases pareils à tous les autres, je n’étais pas arrivé à trouver une beauté de proportions et de lignes telle que je la pressentais, parce que je n’appuyais mes recherches que sur les combinaisons de mon imagination. Depuis j’ai dessiné des corps de femmes et l’un de ces corps m’a donné, dans sa synthèse, une superbe forme de vase, avec des lignes vraies, des rapports harmonieux. Il ne s’agit donc pas de créer. Créer, improviser, ce sont des mots inutiles. Il s’agit de comprendre … (Cladel, 1903, p. 91-92). Dans ses assemblages avec les vases antiques, il joue des multiples combinaisons possibles : femme-vase, femme devenue vase, femme avec vase… Le vase lui sert de cadre pour reconsidérer le corps humain, mais lui permet surtout de faire naître ses figures du passé, d’abolir le temps. L’antique n’est plus seulement à l’origine de son oeuvre, il devient l’œuvre même.
Cette pratique de l’assemblage avec des vases antiques est aussi liée à la passion de Rodin pour la mythologie : ce monde magique et mystérieux, rempli de créatures hybrides à l’instar de celles que l’on trouve dans les Métamorphoses d’Ovide, peut apparaître comme une métaphore de son art de l’assemblage. Le vase est un objet au statut particulier : objet sacré, vase alchimique, il est le lieu de toutes les métamorphoses.