Freud possédait quelques objets antiques dès les années 1880 mais son désir de constituer une véritable collection date des années 1896-1900. Il acheta la majorité des objets à Vienne auprès des antiquaires, Robert Lustig ou Ludwig Pollack, parfois lors de ses voyages en Italie et en Grèce et bénéficia de la générosité de ses amis. Sa collection est celle d’un savant, passionné par le déchiffrement des langues anciennes et la mythologie. Plus jeune que Rodin, il s’intéressa davantage aux arts dits « primitifs », ainsi qu’à ceux du Proche-Orient ou de la Chine. Freud s’exila à Londres en 1938 et sa collection composée de plus de 3000 objets, sauvée grâce à Marie Bonaparte contre rançon payée aux nazis, lui survécut dans sa maison du 20 Maresfield Gardens.
Dès 1893, Rodin acheta sur le marché de l’art parisien des Antiquités égyptiennes, grecques ou romaines, puis japonaises ou chinoises après 1900. Il rassembla une collection de sculpteur, marquée par son goût pour le fragment antique, exhumé du sol, tel que le temps le transmet. La première collection fut composée de petits objets, en relation avec le travail en cours mené dans l’atelier.
Elle fut complétée après 1910 par des œuvres de plus grande qualité destinées au futur musée Rodin. La collection de plus de 6000 pièces fut réunie à l’ensemble de ses œuvres, de ses collections, de sa bibliothèque et de ses archives, dans un même acte de donation à l’État français en 1916.
Bénédicte Garnier
Au milieu des années 1890, Sigmund Freud (1856-1939) à Vienne et Auguste Rodin (1840-1917) à Paris commencent à collectionner l’antique. Ils accumulent avec frénésie des objets du passé - d’Égypte, de Grèce ou de Rome, du Moyen-Âge ou d’Extrême-orient - qui envahissent peu à peu leurs espaces de vie et de travail . Les deux hommes, qui ne se sont jamais rencontrés, ont la même passion pour l’archéologie. L’antique apparaît dans l’atelier du sculpteur comme dans le cabinet du psychanalyste, dévore leurs finances et accompagne le travail en cours et l’expérimentation.
Les deux collections sont composées d’objets achetés à la même époque, à Vienne ou à Paris. Freud privilégie surtout l’iconographie des antiques alors que Rodin cherche à collectionner des formes. Freud admire l’archéologue découvreur, en la figure de Schliemann, qui mit au jour les vestiges de Troie, alors que Rodin aime l’artiste antique, vouant par exemple une grande admiration à Phidias. Chacun en fait sa figure d’alter ego. Chacun recrée sa propre mythologie en puisant et en s’adossant à la source de l’antique. Mais tous deux entrent en relation avec les objets de la même manière : devant les antiques, les sens sont en éveil ; la vue, le toucher, l’ouie s’ajoutent à la parole.
Le regard du visiteur, qui découvre les objets de collection, rejoint celui du patient allongé sur le divan qui ne voit que les antiques, celui de Freud qui se perd aussi dans leur contemplation, dans son bureau ou lors des séances de psychanalyse, enfin, celui de Rodin, également plongé dans leur étude, vivant au milieu des antiques. Dans tous les cas, les objets servent à provoquer des images mentales. "Les pierres parlent", disait Freud.
Maintenant j’ai fait une collection de dieux mutilés, en morceaux, quelques-uns, chefs d’oeuvres. Je passe du temps avec eux ils m’instruisent. J’aime ce langage d’il y a deux ou trois mille ans, plus près de la nature qu’aucun autre. Je crois les comprendre, je les visite continuellement, leur grandeur m’est douce, et il y a un rapport en eux avec tout ce que j’ai aimé. Ce sont des morceaux de Neptune, de femme déesses. Et tout ceci n’est pas mort, ils sont animés, et je les anime encore plus, je les complète facilement, en vision, et ce sont mes amis de la dernière heure. (Lettre de Rodin à Hélène de Nostitz, 10 octobre 1905, Paris, Musée Rodin)
Ainsi Rodin évoquait-il sa relation à l’antique, ces pierres qui sont pour lui "de la vraie chair" et qui l’obsèdent au point d’imprégner son oeuvre.