Freud, le mythe et les dieux - Texte intergral

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Dans un de ses derniers écrits, L'homme Moïse et le monothéisme [1939], Freud revient sur une thématique qui traverse toute son œuvre : sa conception du mythe et de l'archéologie. La pensée de l'arkhé se renouvelle dans ce « roman historique » que Freud rédige en partie lors de son exil à Londres, quand il fuit la barbarie nazie. On peut considérer l'arkhé comme l'objet de la recherche de l'archéologie et du mythe, en tant que pensée de l'origine, mais il est aussi l'objet de la « nouvelle science », la psychanalyse. Cette notion prend dans le texte freudien des résonances vastes et complexes d'une extrême richesse, qui ne cessent d'interroger les psychanalystes et les historiens. Il ne s'agit pas seulement de penser l'archéologie comme la science des choses anciennes, des arts et des monuments antiques et la mythologie comme la description ou l'interprétation des récits que les hommes ont inventés pour expliquer leur origine et celle du monde. L'audace de la pensée freudienne (et aussi le risque) consiste à concevoir l'arkhé grec comme principe, comme élément déterminant non seulement de l'évolution du psychisme de l'individu mais aussi des formations culturelles (mythe, religions, civilisations).  Dans une sorte de vertige de la pensée, qui ne renonce jamais à l'articulation rationnelle qui la structure et la fonde, Freud semble essayer d'atteindre l'arkhé du commencement de la psyché, de l'apparition de l'humain lui-même, le principe formateur de la culture et de la civilisation. On est tenté de considérer cet effort de la pensée freudienne pour éclaircir la naissance de psyché et de l'humain, comme une réponse à la destruction de l'humain et de la culture déchaînée par le nazisme triomphant.

C'est la psychanalyse qui peut concevoir ce principe de l'arkhé, le « deviner » à partir des traces qu'elle décèle dans les légendes et les religions. Ainsi, Freud affirme : « Fort de nos  connaissances psychologiques actuelles, nous aurions pu nous demander, bien avant Schliemann et Evans, d'où les Grecs prirent tout le matériel légendaire qu'Homère et les grands dramaturges attiques  exploitèrent dans leurs œuvres magistrales. La réponse aurait dû être que ce peuple a vraisemblablement vécu dans sa préhistoire une époque de splendeur visible et de floraison culturelle qui a disparu dans une catastrophe historique et dont une obscure tradition s'est conservée dans les légendes ». Le psychanalyste est ainsi capable de « construire » les expériences vécues, les vivances (Erlebnisse), ce qui a été vécu (erleben) par un peuple dans sa préhistoire. Les archéologues (Schliemann, Evans) découvrent l'élément de vérité du mythe et de la légende. La psychanalyse est à même de penser, de construire, avec vraisemblance, la préhistoire de la psyché individuelle et de la psyché collective de la communauté, parce qu'elle détient la clé (au moins une des clés) capable d'ouvrir les portes de l'énigme de l'arkhé, du principe qui anime l'originaire.

Freud semble ainsi vouloir dépasser le parallélisme entre la recherche archéologique et celle de la psychanalyse. Sa pensée veut habiter au sein même du muthos, de l'activité originaire, qui s'exprime dans les restes des civilisations antiques, mais aussi dans la constructions des légendes et des religions primitives. Il prétend dévoiler une sorte de « mythème », une structure fondamentale qui rendrait compréhensible les traits communs des mythes héroïque et des légendes originaires  inventés par les hommes de différentes civilisations. Il prend  comme point d'appui la comparaison des épopées nationales de plusieurs peuples et pour rendre intelligible leur genèse, il émet l'hypothèse suivante : l'existence d'« une époque antérieure, ayant dû apparaître immédiatement après sa fin comme riche de contenu, importante et grandiose, et peut-être dans tous les cas comme héroïque, mais qui remonte si loin, appartient à des époques si reculées que les générations postérieures ne la connaissent plus que par une tradition obscure et incomplète »[1]. L'attrait si puissant que les époques disparues exercent sur l'imagination humaine s'explique, selon Freud, par l'insatisfaction que les hommes éprouvent quand ils se confrontent à la réalité du présent ; ils se détournent alors vers le passé, et ils transforment leur désir en  la croyance au mythe de « l'âge d'or ».

Il est émouvant de pouvoir suivre dans « La naissance de la psychanalyse », titre que l'on a donné au recueil des lettres de Freud à Fliess, les étapes, les avatars de l'analogie, incarnée dans un seul homme, entre le psychologue des profondeurs et l'amateur passionné des mythes et des  objets des civilisations antiques. Freud lui-même est pleinement conscient de l'analogie existante entre la démarche de sa recherche, ses avancées dans la découverte des restes du psychisme le plus ancien et précoce, de la préhistoire psychique, et le progrès de la connaissance de l'archéologie contemporaine, qui met au jour  les fragments des civilisations ignorées. « Nous avons découvert, écrit-il à Fliess, une scène remontant à l'époque primitive (avant les vingt-deux mois) qui, profondément ensevelie sous tous les fantasmes, satisfait à toutes nos exigences et dans laquelle débouchent toutes les énigmes encore irrésolues [...] Tout se passe comme si Schliemann avait de nouveau mis à jour cette ville de Troie que l'on croyait imaginaire »[2]. Feud reconnaît explicitement sa «prédilection pour le préhistorique  sous toutes ses formes humaines »[3].

Une des tâches centrales du travail analytique est la construction de ce temps précoce initial, qui peut être faite à partir des traces, des indices, des vestiges de la « tradition obscure et incomplète ». La psyché individuelle se constitue selon le même modèle mythique que Freud découvre, écrivant à Fliess, dans la lettre célèbre du 15 octobre 1987,  où il mentionne pour la première fois l'Œdipe Roi de Sophocle. Il vaut la peine d'y revenir pour voir surgir, dans la pensée laïque et rationnelle de Freud, la puissance du mythe grec. Freud, entraîné par l'irrésistible mouvement de son autoanalyse, interprète ses rêves et il les met en relation avec des souvenirs des scènes infantiles. Il pense être sur le chemin qui lui permettra bientôt d'aboutir à la reconstruction des pans entiers de sa vie infantile. « Si l'analyse tient ce qu'il promet, écrit-il à Fliess, j'en coucherai systématiquement tous les détails par écrit et t'en soumettrai les résultats. » « C'est un bon exercice, poursuit-il, que d'être tout à fait sincère avec soi-même. Il ne m'est venu à l'esprit  qu'une seule idée  ayant une valeur générale. J'ai trouvé en moi, comme partout ailleurs, des sentiments d'amour envers ma mère et de jalousie avec mon père, sentiments qui sont, je pense, communs à tous les jeunes enfants, même quand leur apparition n'est pas aussi précoce que chez les enfants hystériques (d'une façon  analogue à celle de la « romantisation » [roman familial] de l'origine chez les paranoïaques -héros, fondateurs de religion). S'il en ait bien ainsi, on comprend, en dépit de toutes les objections rationnelles qui s'opposent à l'hypothèse d'une inexorable fatalité, l'effet saisissant d' Œdipe Roi. [...]la légende grecque a saisi une compulsion que tous reconnaissent parce que tous l'ont ressentie. Chaque auditeur fut un jour en germe, en imagination, un Œdipe et s'épouvante devant la réalisation de son rêve transposé dans la réalité, il frémit suivant toute la mesure du refoulement qui sépare son état infantile de son état actuel.[4] »

La tragédie d' Œdipe vient s'incarner dans la pensée freudienne, elle apparaît comme la validation générale de l'expérience vécue de sa propre vie psychique infantile qu'il est en train de reconstruire méticuleusement à travers l'autoanalyse. Il reconnaît dans le mythe une vérité, un fragment de réalité psychique ; il décèle déjà, dans ces intuitions premières, que les productions psychiques de l'homme se bâtissent autour d'un noyau de vérité, motif qu'il déploiera dans un autre texte tardif « Constructions dans l'analyse » [1936]. Il compare  alors l'organisation du délire d'un individu et les délires développés par l'humanité : ils sont des formations inaccessibles à la logique, qui contredisent la réalité ; mais ils sont habitées par un fragment d'histoire objective de la vie du passé, qui est la source de leur pouvoir de conviction et de la puissante emprise qu'ils peuvent exercer sur les hommes[5].

La notion de « mythe endopsychique » surgit, elle aussi, à l'époque de la correspondance avec Fliess. Le mythe endopsychique est le résultat d'une obscure perception du sujet de son propre appareil psychique, qui suscite des illusions ou des fantasmes qui sont ultérieurement projetés à l'extérieur. Il est à la source de la croyance à un au-delà, à l'immortalité, à la récompense et au châtiment. Il s'agit, dit-il, d'une « psychomythologie »[6]. Pour Freud le « trésor populaire » des mythes, des légendes, des contes, doivent être compris comme des productions psychiques de l'humanité. Les mythes, signale-t-il dans un travail plus tardif, « sont très vraisemblablement, des vestiges déformés de fantasmes de désirs communs à des nations entières [...] ils représentent les rêves séculaires de la jeune humanité. »

Freud avait proposé à C. G. Jung qui s'intéressait particulièrement aux mythes et légendes, la mission suivante : « Je serai très heureux, lui écrit-il, quand vous y planterez [in mythologicis] le drapeau de la libido et du refoulement et que vous reviendrez ensuite comme un conquérant victorieux dans notre mère patrie médicale »[7].

Conquérir la mythologie par la psychanalyse : c'est la tâche qu'il se fixera lui-même dans Totem et Tabou [1912]. Un des axes de l'élaboration théorique de cet ouvrage consiste à transformer la mythologie en métapsychologie : traduire les contenus de la vision du monde animiste des peuples primitifs dans la langue de la « nouvelle science ». Freud a puisé dans le mythe en tant qu'expression - toujours déformée - du fond pulsionnel de l'homme. Il reprend ainsi l'idée directrice qu'il avait déjà mis en avant dans la Psychopathologie de la vie quotidienne [1902] : « Je pense effectivement qu'une large part de la conception mythologique du monde, qui s'étend très loin, jusques et y compris les religions les plus modernes, n'est rien d'autre que de la psychologie projetée vers le monde extérieur. L'obscure connaissance (la perception pour ainsi dire endopsychique) de l'existence de facteurs et de faits psychiques propres à l'inconscient se reflète [...] dans la construction d'une réalité suprasensible que la science a pour tâche de retransformer en psychologie de l'inconscient ». Il poursuivait en affirmant la nécessité d'analyser, de décomposer le mythe pour transformer la métaphysique en métapsychologie[8].

En suivant les traces, en travaillant sur les vestiges de la « tradition incomplète et obscure », Freud parvient à inventer le mythe de la fondation de la culture : le meurtre du père primitif par la horde des frères. Un meurtre est ainsi érigé en acte fondateur de la tradition culturelle. Les deux fils principaux qui guident la construction freudienne de la préhistoire humaine sont, d'une part, le repas totémique (forme originelle du sacrifice), la communion des membres d'une communauté qui incorporent oralement un même dieu, et d'autre part, la Sehnsucht du père, le désir ardent du père mort.

Le mythe tragique, dans sa forme originelle, se présente comme la scène de confrontation entre le héros et un groupe d'hommes qui portent le même nom et qui sont habillés de la même façon, le chœur. Le héros est accablé par la souffrance, il assume la faute tragique. Freud y voit la déformation de la situation originaire du meurtre commis par la fratrie rebelle : le héros réincarne la figure du père tué, il porte sur ses épaules le poids du crime commis par les frères du chœur, qui attendent maintenant de lui, leur salut. Ils se sont identifiés à l'ancien adversaire,  au père primitif tué et incorporé, ils ont surmonté leur rivalité et ils sont capables de réaliser des actions collectives. Le héros prend leur faute à son compte pour les libérer. Il apparaît souvent comme celui qui, orgueilleux, se rebelle contre une grande autorité : c'est exactement la même faute qui accable, signale Freud, les membres du chœur. La scène tragique représente en la déformant, « au service, pourrait-on dire, d'une hypocrisie raffinée », la scène historique primordiale[9].

La passion du Christ est une nouvelle version du même drame. Le péché originel est la représentation du meurtre du père primitif ; la rédemption des hommes, de l'humanité (les frères  meurtriers), doit ainsi se réaliser par la passion et la mort de l'un  d'entre eux, le héros, le Christ,  qui est en même temps le père et le fils. La communion chrétienne est une nouvelle mise en scène du repas totémique et du sacrifice animal : les frères qui consomment la chair et le sang du fils, père réincarné, est, selon Freud, « une nouvelle élimination du père, une répétition de l'acte qui exige d'être expié. » [10]

Vers la fin de cet essai -dont il dira : « Je suis tout Totem et tabou »- il assigne au complexe d'Œdipe une place centrale dans son élaboration théorique : en lui, écrit-il, « les commencements de la religion, de la morale, de la société et de l'art se rencontrent, ce qui concorde pleinement avec ce que constate la psychanalyse, à savoir que ce complexe forme le noyau de toutes les névroses, pour autant qu'elles se sont laissé percer jusqu'à présent »[11]. Freud a atteint, au terme de « la plus osée des entreprises dans lesquelles je me sois jamais lancé » [12] , l'arkhé, le principe qui préside la formation de l'humain, qui instaure, d'un seul coup, la loi, l'interdiction et la sexualité humaine, comme le résultat d'un même acte, le meurtre du père. Il a beau reconnaître, en note de bas de page, qu'il n'a pas oublié la nature complexe des phénomènes évoqués, et qu'il ne prétend qu'ajouter aux origines déjà connues de la religion, la morale et la société, un nouveau facteur que seule la psychanalyse est à même de proposer. Mais il réaffirme sa conviction : c'est la psychanalyse qui jouera le rôle principale, dans une éventuelle collaboration entre les sciences orientée vers la synthèse résolutive de cette vaste problématique[13].

Freud n'est pas seulement un collectionneur d'« antiques » ; il est aussi l'auteur de véritables collectes de rêves (L'interprétation du rêve [1900], de symptômes de notre Psychopathologie de la vie quotidienne [1901] tels que les oublis de noms, les lapsus, les actes manqués, etc., de « mots d'esprits » (Le mot d'esprit et sa relation à l'inconscient [1905]. On peut également recenser plusieurs mythes et figures mythiques qui apparaissent tout au long de son œuvre, en relation avec des concepts fondamentaux de celle-ci : non seulement le complexe d' Œdipe,  que je viens d'évoquer, mais encore Narcisse, Éros et Thanatos, la Méduse, Prométhée, et bien d'autres encore. Mais je voudrais faire une brève considération sur l'émouvant spectacle de la collection d'antiques de Freud, présentée dans cette exposition. Elle nous permet d'évoquer l'atmosphère de travail, si particulière, dans laquelle se développaient les tâches de Freud analyste, mais aussi de Freud écrivain.

Depuis l'époque des lettres à Fliess, lorsqu'il commence sa collecte d'objets provenant des civilisations antiques, jusqu'à la fin de ses jours à Londres (où il a pu reconstruire, non sans difficultés, cet environnement précieux), le penseur, qui a toujours affirmé son appartenance au peuple juif, s'entoure de statuettes, de bas reliefs, de médailles qui proviennent de la Grèce, de l'Italie, de l'Égypte, de l'Asie, de l'Amérique. C'est un véritable peuple cosmopolite et polythéiste qui accompagne le penseur quand il écrit une de ses derniers ouvrages sur le monothéisme.

Nous avons pu les entrevoir dans cette exposition : « Tous les Égyptiens, Chinois et Grecs sont arrivés, ont survécus au voyage quasi sans dommage, et paraissent bien plus impressionnants  ici qu'à la Bergasse.[14] » Ils semblent répandre dans les salles et le bureau où il travaille une étrange lumière qui enveloppe le vieux sage, juif et laïque, vif et serein qui veille dans la nuit. Il éprouve la souffrance infinie de la destruction des siens, il est déjà parmi les absents dont il se souvient, il est lui-même presque un souvenir dans la mémoire sans commencement d'une tradition[15]. Mais il s'interroge et il recrée aussi peut-être ce que les hommes primitifs, polythéistes, ressentaient par rapport aux dieux : de plain-pied avec eux, ils lui sont à la fois familiers et à jamais étrangers, anciens et nouveaux comme des jouets d'enfants, comme si ils étaient encore en train d'arriver et déjà prêts pour partir... Ils l'accompagnent : issus d'un passé si ancien, ils resplendissent dans l'aura du présent. Singuliers et multiples,  venant de tous les lieux pour cohabiter désormais dans le non lieu des vitrines, d'un bureau, chez l'amitié de cet écrivain de la pensée qui les aime, sans croire à aucune divinité.

Une sorte d'Unheimliche (inquiétante étrangeté) particulière, inversée, se dégage de cette scène : le plus lointain dans le temps et les lieux, dans les traditions culturelles, devient tout proche et familier. Les dieux grecs, égyptiens, chinois sont là, à côté de lui. Ils ne lui inspirent pas un sentiment d'effroi, la révélation du mystérium tremendum du sacré, mais une sorte d'accord, une concordance, une stimmung voisine de l'humour, ludique, apaisante. « Il existe encore d'anciens dieux, puisque j'en ai reçu récemment quelques uns, entre autres un Janus de pierre qui, avec ses deux visages, me contemple d'un air de supériorité[16] », écrit-il à Fliess. Paula, la servante fidèle, raconte que le Professeur réservait souvent une place privilégiée, au milieu de son bureau, à une figurine chinoise représentant peut-être un philosophe, la tête appuyée sur une main : il lui souhaitait le bonjour avant de se mettre au travail[17]. Lors du déménagement à Londres, Paula remit la vingtaine de statuettes du bureau exactement dans la même disposition qu'elles avaient à Vienne. Freud comparait l'une d'elles à la reine Victoria pour son maintien royale. Il trouvait que ce portrait égyptien copte  avait « un visage juif sympathique ». Il éprouvait pour ses figurines un sentiment  de vénération teintée d'humour pieux : un jour, par mégarde, il a « sacrifié accidentellement » l'une d'entre elles[18].

Freud est l'ami des dieux, il les aime parce qu'ils sont des créatures des hommes. Le penseur éprouve un lien fraternel entre le faire de la pensée et du langage auquel il s'est voué, et le poïein des artistes anonymes qui ont fabriqué les formes de leurs créatures avec leurs mains et leurs croyances. Le cabinet de l'analyste, la « maison » de Freud, sont hantés par la présence du passé. La petite foule des statuettes semblent être des serviteurs, des alliés, des compagnons de route qui le soutiennent dans la traversée des temps, toujours nécessaire pour l'analyse individuelle et pour la théorie de la civilisation. Les dieux, ces mélancoliques immortels,  rendent la mort présente à côté du lieu où l'œuvre d'écriture prend vie. Ces migrants « sans patrie » ont des « papiers », ils ont été certifiés et garantis par des experts, ils n'ont pas oublié leur origine. Ces fragments réels du passé retrouvent une nouvelle Heimat, un foyer, chez le penseur qui analyse et qui écrit. Les figurines polyglottes et muettes, cosmopolites, dialoguent en silence avec celui qui n'a cessé d'affirmer son être juif.  Il tenait à ses statuettes, à cette présence des dieux antiques, parce qu'ils témoignaient d'une irrésistible manifestation polymorphe, diverse, de l'élan humain vers la forme et la beauté. Hilda Doolittle rapporte ces mots de Freud, qui tenait dans sa main une statuette en bronze d'Athéna : « Celle-ci est ma préférée », dit-il. Il tendit l'objet vers moi. Je le pris dans ma main. C'était une petite statue de bronze, casquée, vêtue jusqu'aux pieds d'une robe ciselée et le buste drapé d'un chiton ou d'un péplum gravé. L'une de ses mains est tendue comme si elle tenait un bâton ou une baguette. » Elle est parfaite, dit-il, malheureusement elle a perdu sa lance... »[19]. Lors de l'escale parisienne, Marie Bonaparte lui redonna la petite statuette d'Athéna et lui offrit des figurines en terre cuite grecques. Athéna, la fille engendrée par le père puissant, qui chez Homère est la toute  proche, celle de la présence immédiate, symbole de la jeune fille et de la vierge, de l'intelligence aux yeux clairs. Comme l'immense « Moïse » de Michel-Ange, les petites figurines semblent, elles aussi, se rebeller contre les idoles de Baal ; elles habitent, avec Freud, la patrie de la vie de l'esprit.

« Eros et Psyché »[20] : c'était le premier titre de la revue qui sera définitivement appelée Imago, fondée par Freud en 1912 et dirigée par lui, Otto Rank et Hans Sachs. J'imagine que ce titre aurait plu à Rodin. Psyché et Éros : le sculpteur n'a pas cessé de les pétrir, de leur donner forme, de les faire surgir et parler silencieusement au sein du bronze, du marbre ou de la pierre. Pour Rodin, comme pour Freud, Psyché est l'âme - souffle, l'âme - vie. Elle est celle qui anime. Ce nom préserve la multiplicité de significations de son histoire : elle peut représenter un principe de vie impersonnel (le « souffle », psuché ) mais elle peut aussi bien désigner la vie intérieure, vie de l'esprit d'une personne, l'eidolon qui ressemblait au vivant et s'échappait de son corps au moment de la mort. Elle s'incarne dans la jeune femme, dans le corps et la beauté féminine qui, comme dans la légende, devient la rivale de Vénus, d'Aphrodite. Psyché séduit le dieu Amour - Éros, qui réussit à la faire  admettre comme une déesse parmi les Olympiens. « Je pense à vous de tout cœur en lisant une fois de plus l'histoire de Psyché. Aussi m'arrive-t-il souvent d'évoquer les petites âmes florales que vous avez fait surgir des vases antiques », écrit Rainer Maria Rilke à Rodin, le 8 mars 1908. Nous avons pu voir dans l'exposition qui nous réunit, des apparitions multiples de Psyché : Psyché, le palais s'écroule, Le songe inquiet de PsychéTristesse ou égarement de Psyché. « Morceau immortel, note Rodin à propos de la Psyché du musée de Naples. Elle a passé comme un rayon de lune sur la mer. Rayon argenté. Mon cerveau est devenu gris »[21]. Et quoi dire d'Eros ? Il est moins figuré que Psyché, mais il est présent partout, il constitue le mouvement même des formes sculptées ou dessinées, il est ce qui groupe, ce qui réunit les ensembles sculpturaux, ce qui anime le geste que Rodin semble inventer ou découvrir pour la première fois dans le bronze ou la pierre. Il nous semble pouvoir le saisir, l'appréhender presque dans les points de contact des surfaces qui s'approchent jusqu'à l'étreinte. C'est encore une fois le poète, Rilke, qui a su traduire en mots l'essence même du mouvement de l'œuvre du sculpteur. Il remarque cette grande liberté qui caractérise la vision du corps chez Rodin : d'une part, il se permet de le traiter comme un tout, comme une action commune qui tient ensemble tous ses membres, mais, d'autre part, il s'autorise à concevoir chaque partie du corps organisée par une nécessité propre, autonome. Il ajoute : « Une main qui se pose sur l'épaule ou la cuisse d'un autre corps n'appartient plus tout à fait celui d'où elle est venue : elle et l'objet qu'elle touche ou empoigne forment ensemble une nouvelle chose, une chose de plus qui n'a pas de nom et n'appartient à personne »[22].  Les figures peuvent ainsi  se lier les unes aux autres, parfois de façon inouïe, « les formes tiennent ensemble, ne se lâchent à aucun prix » (ajoute Rilke dans le même fragment).

Mais le mouvement d'Éros va aussi vers l'intérieur,  comme dans La voix intérieure ou Méditation, (qu'on a pu voir dans cette exposition)  dans ce geste du cou de la jeune femme, qui se tend, de sa tête qui se penche vers son ventre tandis que son genou fléchit vers le haut, comme si  elle essayait d'entendre le plus intime d'elle-même.

En visitant le côté de chez Rodin, on ne peut pas éviter de ressentir cette sorte de « vent errant » qui descendait des cathédrales que le jeune Rilke découvrait accompagné du sculpteur. « Mais vous ne savez pas, dit le Maître, il y a toujours un vent, ce vent-là autour des cathédrales. Elles sont toujours entourées d'un vent mauvais, agité, tourmenté de leur grandeur. [23] » Nous avons erré dans ce grand vent d'Éros qui descend de la cathédrale immense du nu de la sculpture de Rodin, cette exploration, invention et découverte des corps, là « où la vie est plus grande, plus cruelle, et où elle ne se repose jamais »[24].

Edmundo Gómez Mango


[1] S. Freud, L'Homme Moïse et la religion monothéiste [1939], Gallimard, Connaissance de l'inconscient, traductions nouvelles, 1986, p. 156.

[2] S. Freud, La naissance de la psychanalyse [1887-1902], PUF, 1973,  lettre du 21/12/1899, p.272,

[3] S. Freud, La naissance de la psychanalyse, op. cit. , p. 244.

[4] Ibid., p. 198.

[5] S. Freud, « Constructions dans l'analyse » [1937], in Résultats, idées, problèmes, PUF. , 1985, p. 267-281.

[6] S. Freud, Naissance de la psychanalyse, op.cit., lettre du 12/12/1897, p. 210.

[7] S. Freud, C. G. Jung, Correspondance, T. II, p. 135 (lettre du 22.1.1911 ).

[8] S. Freud, Psychopathologie de la vie quotidienne [1901], Gallimard, Traductions nouvelles, 1997, p. 411-412.

[9] S. Freud, Totem et tabou [1912-1913], Gallimard, Traductions nouvelles,  1993, p. 310-311.

[10] S. Freud, ibid., p. 308.

[11] S. Freud, ibid. p. 312.

[12] Lettre à E. Jones du 9/04/1913, in S. Freud  - E. Jones, Correspondance complète, PUF., 1998, p. 254.

[13] S. Freud, ibid.. , p. 312. Pour une discussion sur l'actualité des  hypothèses freudiennes et de leur confrontation avec l'anthropologie contemporaine, cf. : F. Gantheret, « Un acte », Préface, Totem et tabou, op. cit. , et L. Kahn, « Le cri sexuel du monde, in Revue internationale d'histoire de la psychanalyse,  PUF. , 1991, T. 4, p. 543-562.

[14] Freud à Jeanne Lampl - de- Groot, 8 octobre 1938.

[15] « Les derniers événements affreux en Allemagne aggravent le problème de savoir que faire pour les quatre vieilles femmes âgées de soixante-quinze à quatre-vingt ans »[il s'agit des sœurs de Freud, elles seront déportées et gazées par les nazis], lettre de Freud à Marie Bonaparte, 12/11/1938, in S. Freud, Correspondance, Gallimard, 1966, p. 497.

[16] S. Freud, lettre à Fliess, 17.07.1899, op. cit., p.111.

[17] Jack J. Spector, « Freud, collectionneur d'art », in Roland Jaccard, Freud.  Jugements et témoignages, PUF. , 1976, p. 88.

[18] Cf. J. Spector, op. cit. , p. 92.

[19] H. Doolitle, Visages de Freud, Denoël, 1977, p.186.

[20] S. Freud, C. G. Jung, Correspondance, Gallimard, 1975, T II, p. 186 (lettre de Freud à Jung, 27.06.1911).

[21] Rodin, Manuscrits et brouillons, cité par B. Garnier, « Tel un dieu antique... », Catalogue de l'exposition, La passion à l'œuvre. Rodin et Freud collectionneurs. Musée Rodin, 2008, p. 79.

[22] R. M. Rilke, Rodin, in Œuvres 1, Prose, Éditions du Seuil, 1966,  p. 407.

[23]R. M. Rilke, lettre à Clara Rilke, 21 janvier 1906, in R. M. Rilke, Œuvres 3, op. cit. , p.  58.

[24] R. M. Rilke, Rodin, op. cit. , p. 399.