Claude Imbert
L'exposition conçue par Bénédicte Garnier a mis en regard les collections d'antiques constituées par Rodin et par Freud . De l'un et de l'autre, quand bien même ils partagèrent un goût d'époque , les offres des antiquaires et souvent les mêmes fournisseurs, quand bien même ils négociaient leurs achats dans les limites de ressources comparables , les acquisitions accompagnaient l'inquiétude d'une œuvre à faire , encore sans contours . Certes, les points de tangence ne manquent pas, fort heureusement soulignés par cette mise en dialogue , sans que pour autant les intentions des deux collectionneurs soient dissoutes dans ce parallèle . Ainsi ce bas-relief dit Gradiva, dont Freud , après avoir lu la nouvelle de Jensen que lui avait recommandée un collègue, acquit un moulage, depuis en bonne place dans son cabinet de travail et dans la littérature psychanalytique . A première enquête, il n' a pas d'équivalent plausible dans la collection de Rodin. Mais on ne sera pas quitte en disant que le sculpteur visait à l'invention plastique , le médecin à une thérapeutique, en opposant l'atelier et le modelage au divan et à l'écoute de l'analyste . C'est évident , mais de ce genre de vérité banale qui vaporise les questions plus qu'elle n'ouvre sur une activité créatrice .
Trois remarques aideront à formuler une relation indirecte, dont la récente exposition fit son défi :
- La singularité de ces collections affecte définitivement la figure du collectionneur . Picasso a retourné les cartes:
Qu'est au fond qu'un peintre ? c'est un collectionneur qui eut se constituer une collection en faisant lui-même les tableaux qu'il aime chez les autres . C'est comme ça que je commence, puis ça devient autre chose
Ici rien ne demeure du cabinet de curiosités, hanté par un naturalisme plinien peuplé de maravilia , monstres et exotismes divers , autrefois complément du trésor des cathédrales Et si les deux collections témoignent d'un goût personnel, il ne vise ni le mécénat d'avant-garde, ni cet éclectisme , marginal et de très haute volée , à qui l'on doit aujourd'hui quelques expositions mémorables, ou d'enrichir les musées de peinture . Pour Rodin comme pour Freud, l'intérêt d'abord centré sur la Grèce et l'Egypte s'évade vers l'Orient , parfois « l'objet ethnographique » : africain, amérindien ou asiatique , suivant une inflexion occasionnellement géographique ou historique . En fait , s'y déplient d'autres dimensions : d'enfouissement, de variance ou d'étrangeté , s'y cherche la formule secrète animant ces figures qui ne tiennent pas la pose . Comme si , répétant le geste de Prométhée voleur de feu, , il y avait une urgence , quelques derniers signes à capter, indiscernables des premiers signes d'une inventivité à l'essai. Ainsi pour Rodin le masque ou la gestualité d'une danseuse japonaise établissent un pont entre la collecte et la production . Tout de même que les termes empruntés à l'archéologie récente articulent les concepts freudiens en voie de formation . Sous le goût de l'antique qui touche assez vite à ses limites, sous le vocabulaire de l'anatomie et du symptôme , il y a (pour citer Lévi-Strauss) conversion de dimensions sensibles en dimensions intelligibles. C'est ainsi que les deux collections d'antiques transforment et détournent un système de formes néoclassiques en lui dérobant son passé alexandrin . Le paradoxe fut de jouer la latence de l'antique pour en forcer l'académisme, pour tirer de ses conventions un invisible relégué de facto ,ou laissé en attente, dans l'émotif ou l'affect.
-Les deux collectionneurs qui vraisemblablement ne se sont jamais rencontrés, peut-être croisés sans le savoir , ont partagé intensément la vie culturelle de Paris et de Vienne , aidés en cela par de prestigieux passeurs : Rilke , le libraire viennois Hugo Heller, ou Charcot , et d'autres que l'on dira plus bas . Ce qui de soi n'apporterait pas de réponse autre que historiciste si ces échanges ne déplaçaient l'émergence de l'inventivité sur d'autres intermédiaires : articulation de mots et de formes , vie urbaine , peinture et photographie , qui donnaient à la statuaire comme à l'analyse psychique d'autres dimensions et programme que de simple expression . Même si ce terme, usé jusqu'à la trame, attendra longtemps encore sa relève .
- Gradiva est un mot, sans passé , artefact récent , le titre d'un roman , une figure de femme, une démarche . Il fit fortune , bénéficiant de son assonance (entre gradivus : qualificatif du dieu Mars, et gravida le surnom donné au portrait de la Fornarina, où Raphaël peint sa compagne , la main sur le giron). C'est aussi l'incarnation d'un spectre, une figure de nymphe dont il n'y a pas d'équivalent immédiat dans la collection de Rodin , a moins que... . Cet à moins que sera mon hypothèse : trouver à la Gradiva quelque correspondant ou variante dans l'œuvre du sculpteur et, si tel est le cas, comprendre comment ce motif fut un schème prospectif , le dépôt d'un processus de modernité où se croisent la plastique de Rodin et les questions , d'abord médicales , de l'analytique freudienne . Freud cherchait des graphismes, des hiéroglyphes, des paroles non dites , et rencontre des figures opaques, Gradiva ou Moïse , où le geste figuré et le geste de la figuration se font indiscernables . Rodin décline, par fragments défigurés et corps écartelés son propre arrachement à la Porte de l' Enfer et impose le scandale de ses bourgeois de Calais .
Rappelons , préalable factuel , Baudelaire :
A une passante
La rue assourdissante autour de moi hurlait.
Longue, mince, en grand deuil, douleur majestueuse,
Une femme passa, d'une main fastueuse
Soulevant, balançant le feston et l'ourlet ;
Agile et noble, avec sa jambe de statue.
............................ ;
Un éclair... puis la nuit ! - Fugitive beauté
Dont le regard m'a fait soudainement renaître,
Ne te verrai-je plus que dans l'éternité ?
Ailleurs, bien loin d'ici ! trop tard ! jamais peut-être !
Car j'ignore où tu fuis, tu ne sais où je vais,
Ô toi que j'eusse aimée, ô toi qui le savais !
Le sonnet , voulu comme un instantané photographique , retient le schème, la vêture et la temporalité d'une silhouette féminine - tels ce que Hanold ,le héros de Jensen voit à demi de sa fenêtre et poursuit en vain . Baudelaire lui donne une modalité d'irréel du passé qui récapitule toute une éducation sentimentale et le renoncement au genre de l' idylle romantique , souligné par le simple fait du flash photographique - non pas le mélancolique cela a eu lieu , mais une complétude : on en a parcouru dans le virtuel le cycle entier , conclu non par une souffrance , mais par une sublime connivence . Fulgurante intrusion ,ouvrant une place à part , hors des avatars de l'idylle et de la consommation- cadrage attendu . Elle les double sans s'en mêler, parce qu'il s'agit d'autre chose , d'un savoir qui articulera autrement les figures adolescentes du sentiment. Nous sommes dans le champ de l'image, mais celle-ci est un lieu effectif pour mettre en place un réalisme inédit des émotions . Un lyrisme insolite, une joie immanente à une figure d'écriture s'approprient un effet photographique dont on sait comment Baudelaire l'a victorieusement disputé au narcissisme , et autres applications de la photographie au carnaval de l'histoire (Salon de 1859 et Petits poèmes en prose ) . Simultanément , un art s'inventait, associé à un nouveau medium dont personne mieux que Baudelaire n'a prévu la puissance et l'avenir , déportant sur le spectre d' une beauté antique ici clairement évoquée , les émotions urbaines qui n'avaient pas encore droit de cité
II Sénèque , Quaestiones naturales I, XV-
Phénomènes athmosphériques et lumineux :
l'histoire abominable d'Hostius Quadra
Quant à l 'usage grec des images, celui que recueillit le néoclassicisme , ce texte de Sénèque résume ce qui l'a longtemps régi . Morceau d'école , il en a sourdement configuré l'usage alexandrin , encore contemporain de Freud et Rodin, et l'héritage du naturalisme antique .C'est un fragment des Questions Physiques où, après avoir rappelé la capture optique d'une image achiropoiète - obtenue d'un miroir , Sénèque use d'une violence rhétorique inaccoutumée pour trancher entre le mauvais et le bon usage des images . Le premier est illustré par le montage d'un célèbre débauché , Hostius Quadra , lequel escomptait un accroissement de jouissance en projetant sur des miroirs grossissant qui tapissaient son alcôve, les performances, instruments corporels et contacts divers entre tous les orifices et saillances corporels s'y prêtant . Le scélérat, ajoute Sénèque , fut assassiné par les esclaves dont il avait abusé , lesquels furent- cas unique - innocentés de leur vengeance par la rumeur publique . Face à quoi se définit le bon usage des miroirs , qui ne doit non plus favoriser le narcissisme , mais aider à la connaissance de la nature , et de l'homme dans la nature . S'y dessine, sans qu'il soit nécessaire d' en dire plus ici , une corporéité transcrite dans le naturalisme glorieux , solaire , des Anciens, et par voie de conséquence , une éducation sentimentale conduite dans et par les leçons d'un monde pris dans ses dimensions optiques , et la scénographie humaine qui s'y déploie. Il est beaucoup d'autres exemples de ce naturalisme antique et de l'éducation sentimentale par l'image . Que deux suffisent ici : le traité des Images de Philostrate (longuement commenté par Goethe) et Daphnis et Chloé - lecture favorite du jeune Racine .Toute l'histoire se condense dans un tableau qui capture , remémore et transforme en action de grâces , toutes les étapes de l'idylle.
Dernier élément de ce préalable, il n'échappera pas au lecteur que la Gradiva de Jensen a le mouvement d'une éducation sentimentale , ici tendue entre les intérêts strictement archéologiques du héros Hanold , les dénégations opposées à toute sollicitation amoureuse , son voyage en Italie , la rencontre de Zoé qui réveille un souvenir d'enfance et l'issue où , le mariage annoncé , est signé d'un retentissant baiser . En quoi ce scénario presque hollywoodien pouvait-il soutenir le long commentaire, curieusement lent et littéral , de Freud ? Lui fallait-il donc tant insister sur l'économie d'un souvenir d'enfance qui tire de son délire l'archéologue en chambre et réunit les deux jeunes munichois , une hypothèse de nouveau essayée dans l'étude consacrée à Léonard de Vinci ? Est- ce cela qui donnait à cette éducation sentimentale son intérêt ( et son ironie) au seuil du 19ème siècle ? Ou bien serait-ce que la nouvelle , à la fois tient en sous- jacence et s'approprie , la question difficile et laissée en compte par Freud , de la sexualité infantile , de cette excitation inassignable des muqueuses , si grotesquement mise en scène et éliminée par l'économie naturaliste de l' Antiquité hellénistique dont Sénèque s'est fait le porte parole - scène narrée par le philosophe à la manière dont les Spartiates enivraient les ilotes pour en éloigner les jeunes gens de bonne famille ? En résultait une brutale opposition du tactile et du visuel qui , sous cette forme rudimentaire, a en effet promu une histoire de la peinture vouée pour longtemps à l'exercice réciproque de l'ekphrasis et de l'iconologie . La nouvelle de Jensen donnait en pointillés un autre parcours, celle d'un regard qui passe d'un marbre défendu par sa blancheur muséale , ou les espèces râpeuses et poussiéreuses de bas reliefs en plâtre, à la luminosité éblouissante des pierres de Pompéi, la coloration des murailles au soleil couchant et, successivement forçant le regard de l'archéologue , les coquelicots , les asphodèles et les roses, l'eau qui court ou pleut , qui avive les mousses, drape les vêtements sur les corps . La lumière du midi et du soir rythme la séquence des repas à l'auberge du Soleil plus ou moins appréciés , la chaleur et la fatigue , qui convertissent Hanold à l' ivresse du vin du Vésuve et , sur l'initiative de Zoé , l'incitent à partager sur les pierres chaudes d'un portique - ville et hardin - un petit pain tiré de son papier blanc , sténographie d'un « déjeuner sur l'herbe » . Entrent également en scène, des moustiques agressifs , un papillon, une mouche impertinente et quelques oiseaux . Deux lézards articulent le bestiaire entre le chatoiement d un bijou de bronze et une histoire naturelle à nomenclature binominale à laquelle s'est dédié le père de Zoé . Et tout cela fait sa place entre la morosité de l'archéologue et les épithètes convenues qu'échangent des cohortes de jeunes mariés , ou le remue-ménage de leur passion qui, à travers la cloison d'un hôtel de seconde catégorie, dérange l'insomniaque. Ceux-là écourtent le séjour à Naples , s'ennuient au musée , évitent Pompéi et se précipitent à Capri . Jensen n'épargne ni l'outrance ni le comique . Ce faisant, Pompéi , théâtre de Gradiva , introduit le chaînon manquant entre le romantisme - tristement conclu dans les Affinités électives par l'agonie de l'héroïne devant une chlorotique fresque préraphaélite - et le naturalisme physiologique d'un neurologue viennois qui refusait de s'en satisfaire . La figure de la passante, qui arrête le regard d' Hanold à sa fenêtre, s'involue dans la figure hellénistique , urbaine s'il en est, et tout se passe entre Munich , Naples , Pompéi , Vienne et Paris où Freud avait accumulé la matière encore opaque de ses questions à venir . Histoire de ville donc , et parcours diagonaux .
On en retiendra trois, brièvement indiqués par trois séries d'images . Elles portent, plutôt que le palimpseste des formes antiques, ces modalités d'affect qui nouent le bas -relief du musée Chiaramonti , les questions de Freud , et l'Homme qui marche de Rodin .
première diagonale : Images IV à XII - quelques avatars de Pomona -
Balzac a dédié à Delacroix Le chef d'œuvre inconnu , dont la seule figure identifiable est celle d'un pied surgissant d'un mur de peinture . Tel pourrait bien avoir été le plus prégnant commentaire du Sardanapale (IX): le pied de l'esclave, à l'instant où elle va être sacrifiée sur le bûcher du roi , a la cambrure outrée qui intrigue l'archéologue munichois . Ce « morceau » , un modèle souvent copié dans les écoles d'art , a une longue histoire ,faite de variantes et de reprises .
Soient, pris parmi d' autres, deux exemples non triviaux : cette figure de Guirlandaio ( V) qui traverse la fresque de la Naissance du Baptiste de Florence . Choéphore chargée d'une invraisemblable et débordante corbeille de fruits , elle s'avance dans un plan qui n'appartient pas à la scène représentée. Elle introduit une latéralité transversale par rapport à la scénographie perspective ,portant une intention de peinture qui a retenu l'attention d' Aby Warburg , confirmant le Printemps de Botticcelli (VII, planche de l' Atlas d'images, Mnémosuné, que Warburg laissa inachevé à sa mort en 1928). S'y définit la première formule d'affect (Pathosformel ) dont les divers schèmes ont accompagné la carrière de l'historien de l'art hambourgois . On y reconnaît Pomona, nymphe à laquelle Vertumne , dieu du printemps dont le nom même indique une torsion , a donné son amour . Un mythe ovidien rapporte les péripéties de cet amour toujours renaissant . Leur rencontre,'achèvement d'un schème dont ce pied levé n'est que la discrète métonymie , insinuée par la démarche qui cambre autant qu'elle progresse , a inspiré quelques groupes statuaires , dont, dernier en date, celui que Camille Claudel présenta au salon sous le titre d'un chef d'œuvre du théâtre indien : Sakountala , encore intitulé L'Abandon ou Vertumne et Pomone ( VIII) . Ici la ligne complète va de la cambrure au baiser, l'une de ces figures d'étreinte si souvent reprises et variées par Rodin lui-même .
Parallèlement , la séquence ouverte par Delacroix se perpétue dans les Femmes d'Alger ( X) dont aussi bien l'Olympia que le Déjeuner sur l'herbe ( XI) de Manet puis les Grandes Baigneuses de Cézanne déploient et varient l'implicite ( cette « peinture moderne », l'invention d'unépiderme coloriste , manifeste cézannien , ont été décrits ailleurs. Meyer Schapiro y fut particulièrement attentif). Les dernières variantes dues à Picasso (XII) , récemment exposées à Paris, étudient le transfert coloriste du baiser en successifs plans de peinture .
Deuxième diagonale : Yvette Guilbert, La passante émerveillée.
L'épisode est peu connu : celui d'une réelle amitié et d'une correspondance suivie entre Yvette Guilbert et Freud , qui la connut à Paris , assista à ses récitals viennois, et l'interrogea sur son art tout comme il pressait Jensen de s'ouvrir sur son enfance et sa poétique. Dans un livre de mémoires dédié à Dussane , La Passante émerveillée, Yvette Guilbert dit avoir étudié le Traité de la danse de Lucien , et assisté aux présentations de Charcot pour capter la mimique des émotions . C'est tout un artifice que de savoir ralentir le pas , prendre tout le temps d'une chanson pour traverser la scène , marcher , danser et chanter , tout l'art du cabaret dans une heureuse et discrète mimique . Son répertoire incluait Baudelaire et Laforgue . A la demande de Freud , Marie Bonaparte l'avait conviée au dîner qu'elle organisa quand celui-ci fit étape à Paris , sur le chemin de l'exil entre Vienne et Londres. Séduit par son parler / chanter ( Sprechgesang ? ), Freud l'appelait amicalement la parleuse .
Troisième diagonale :
Dans une conversation notée par Gsell, Rodin évoquait la silhouette d'une passante . Banalité sans doute, mais qui mieux que lui , n'a cherché , dit, et montré la proximité charnelle qui adjective le mouvement du corps , ce que Rilke et Simmel ont tenté de dire fût-ce par des moyens contrastés. S'agit-il exactement de cela , dont Rodin eut difficilement trouvé l'inspiration dans ses torses et fragments antiques ? Changement d'échelles, torsions menées jusqu'aux déséquilibres, étreintes invraisemblables, accroupissements fantasques qui ouvrent l'intérieur sur l'extérieur, transfert sur divers matériaux et couleurs, étirements rivetés à une armature d'acier, pieds démesurés explorant le sol, articulations excessives , figures successivement en prise ou déprise sur l'inachevable ( infranchissable ? ) Porte de l' Enfer , modelages en série , s'agit-il de mouvement ou de métamorphose ? Appelée par le texte de Dante, la proximité de l'homme et du serpent y suit plutôt Ovide que Jules Marey , la transcription du tactile en visible via le modelé, plutôt que l'anatomie et le déplacement .
« la couleur... c'est la qualité du beau modelé. Ces deux qualités s'accompagnent toujours, et ce sont elles qui donnent à tous les chef-d'œuvres de la statuaire le rayonnement de la chair vivante » ( Rodin à Gsell)
A la lumière du jour , et l'on sait comment Rodin disposait ses fragments d'antiques à la lumière naturelle de son jardin de Meudon ou sous l' éclairage d'une verrière , naît « une prodigieuse symphonie en noir et blanc ».
Si le Jean- Baptiste , corps prophétique s'il en est - fut le prototype de l' Homme qui marche, Rodin insistait sur la série liant les Bourgeois de Calais au Balzac, au Jean--Baptiste et à l'Homme qui marche , tous tordus, échappés du même effort mental . Du dernier , la critique disait qu'il ne marche pas , arguant aussi bien l'invraisemblance, que la cuisse de la jambe d'appui est démesurément allongée pour donner une illusion contestée . Rodin n'en démord pas , comme au premier jour : il marche . La juxtaposition de l' Homme qui marche ( XIV) et de l' Ibis ( XIII), pris de la collection d'antiques de Rodin et lui aussi décapité, relève des infinies variantes de l'autoportrait .Mais , encore une fois , s'agit-il de mouvement ou de métamorphose , d'une mécanique des corps ou d'un transfert , où il rejoint la (tout aussi peu réelle) Gradiva?
La ville , comme Pompéi , a ses coins de rue où on se perd de vue , et c'est peut-être toute l'intrigue de la nouvelle de Jensen que d'être une topographie du temps . Baudelaire encore : Car j'ignore où tu fuis, tu ne sais où je vais,
La dernières image ( XV), prise des montages de vases antiques en céramique sombre et de figures féminines modelées en terre claire ou en plâtre , qu'on verra dans la dernière partie de l'exposition, rappelle une topologie de l'intérieur / extérieur ,un transport, comme versé d'une urne , entre le corps vu, le corps imaginaire et le corps vécu , topologies qu'on gagnera à soutenir part la lecture de La Potière jalouse ( Lévi-Strauss, 1985, chap. XII et XIII) .
On ne sait rien du sensible , on l'apprend de ses incessants transferts , reports et inventions . La poétique de Jakobson en fut la démonstration.
Colloque Gradiva - Musée Rodin - janvier 2009
Claude Imbert , Ecole Normale Supérieure , Paris