Hommage à Clemens Heller (1917-2002) - Administrateur de la Maison des Sciences de l'Homme, 1985-1992

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Clemens HellerParmi tous les chercheurs et enseignants du monde entier qui ont connu Clemens Heller, je suis probablement un de ceux qui, en France, l'ont rencontré le plus tard, et n'ont pris connaissance que tardivement de son itinéraire tellement original dans notre monde universitaire. Mais cette rencontre, à l'origine presque "administrative", souligne plus encore la qualité exceptionnelle que Clemens Heller savait créer dans les relations à la fois professionnelles et personnelles. Que Maurice Aymard et Jacques Revel m'aient demandé d'intervenir aujourd'hui est un symbole de la profondeur de ces relations profondes qui nous ont réunis si souvent, et dans ces quelques mots je voudrais simplement dire, malgré l'émotion, ce qu'a représenté Clemens dans mon itinéraire personnel depuis 1981, date de notre première rencontre, jusqu'à son cruel retrait, en 1992.

Je ne voudrais, ici, qu'évoquer quelques souvenirs personnels qui m'ont fait rencontrer, puis côtoyer, enfin j'oserai dire aimer Clemens Heller. Les hasards d'un itinéraire universitaire lyonnais, et la connaissance de quelques historiens de la maison qui partage ces locaux, ont fait de moi, au début des années 1980, un responsable quasi permanent de la politique de la recherche universitaire, et m'on conduit à apprendre l'existence et le fonctionnement de ces institutions parisiennes prestigieuses que je connaissais à peine. S'il m'était arrivé de rencontrer Fernand Braudel à l'occasion de colloques, ou lors de soutenances de thèses, je n'avais encore que rarement franchi le seuil du 54, boulevard Raspail, et dès mon arrivée dans les instances des directions de l'enseignement supérieur ou de la recherche, alors rue Dutot, il me fut demandé de suivre particulièrement les programmes scientifiques et l'affectation des moyens à quelques-uns de ces grands établissements.

Je ne cacherai pas qu'il y avait quelque méfiance chez le provincial que j'étais vis-à-vis de ces institutions à vocation nationale qui tenaient une place dominante dans la recherche française en Sciences de l'Homme et de la Société. J'avais, vice-président de l'Université Lyon II, lancé une opération de création d'une maison rhônalpine des Sciences de l'Homme, et compris à ce moment l'originalité de la démarche de cette Maison-mère, tête d'un réseau scientifique national largement ouvert sur l'international, et cela me rapprocha beaucoup de Clemens Heller. Je n'oublierai jamais le geste de Clemens Heller, lors de l'été 1986, quand fut dissoute la Direction de Bernard Descomps, et que je devais regagner mon université lyonnaise. Il sut à la fois me persuader et convaincre Joachim Nettelbeck qu'il serait intéressant d'aller passer une année au Wissenschaftskolleg de Berlin : grâce à lui j'ai passé une année formidable et ai pour la première fois pris contact avec la dimension internationale de la recherche, et pu apprécier les moyens mis à la disposition des chercheurs pour travailler dans des conditions optimales. Qu'il trouve ici, une fois encore, l'expression de ma reconnaissance. Aussi, quand, en 1988, je devins le directeur scientifique des sciences de l'homme à la Direction de la recherche et des études doctorales du Ministère, sous la houlette de Vincent Courtillot, je redevins le correspondant naturel de la Maison et de son Administrateur.

De ce temps date ma présence assidue et régulière au Conseil d'administration de la Maison des Sciences de l'Homme (je ne crois pas en avoir manqué une seule séance, mais peut-être ma mémoire est-elle infidèle), d'abord comme représentant de l'administration, puis à titre personnel comme membre coopté du Conseil. De cette période date une très forte complicité intellectuelle avec Clemens Heller, rythmée par les démarches officielles (négociation des contrats quadriennaux, suivi des innovations, qui jalonnent l'élargissement des missions de la Maison des Sciences de l'Homme, depuis la création du Centre institutionnel de diffusion des publications universitaires - le CID - jusqu'à la construction de la Maison Suger, qui fut comme le couronnement d'une œuvre entièrement tournée vers l'internationalisation de la recherche française, en passant par les publications en langue anglaise, ou une politique de traduction de grandes œuvres étrangères).

Au cours de ces années, je peux me permettre de dire que Clemens Heller fut souvent pour moi un véritable initiateur, un lanceur d'idées et d'expériences, et un compagnon d'une grande fidélité et d'une permanente générosité. Avec quelques autres, il sut me faire oublier mon pourtant grand attachement lyonnais, et il m'aida grandement à supporter cet "exil parisien" ou inverser un terme trop souvent entendu de parisiens "exportés" en régions ... à tel point qu'aujourd'hui, je me trouve tout à fait parisien, heureux de l'être et sans complexe vis-à-vis de ces institutions qu'il m'a appris à connaître.

De ce long compagnonnage, en dehors de toute anecdote qui pourrait, aujourd'hui, apparaître comme futile, j'ai surtout retenu cette lumineuse vision de l'avenir, toujours optimiste malgré les ombres et les nuages, la fulgurance du trait, usant à merveille d'un total bi ou trilinguisme pour convaincre l'interlocuteur et l'amener à œuvrer dans la même direction. Par-dessus tout, il cherchait à vous faire sortir de raisonnements ou de préoccupations trop hexagonaux, pour créer cette "mondialisation" du savoir et de l'échange de savoirs, de pensées, d'idées, loin de tout sectarisme, et sans jamais se réfugier derrière des arguments idéologiques. Nos longues discussions, souvent prolongées tard dans les soirées près du boulevard Raspail, avaient toujours le même but : contribuer à abaisser les frontières qui empêchaient les hommes de se comprendre ou même simplement de communiquer, et de tout faire pour l'émergence des jeunes chercheurs qu'il faisait tout pour qu'ils puissent être connus et reconnus. De même, ayant abandonné toute référence à ses disciplines de formation, il plaidait sans relâche pour le dialogue des disciplines et des sciences, et l'émergence de nouvelles disciplines ou de nouvelles approches interdisciplinaires, avec toujours la même foi dans une construction d'un monde plus uni, construction dans laquelle les Sciences de l'homme avaient un rôle majeur. Avec lui, à la suite de Fernand Braudel, la Maison des Sciences de l'Homme avait su trouver (conserver) ce rôle majeur dans ses missions essentielles d'être une institution ouverte, cherchant toujours à ce que les chercheurs du monde entier se rencontrent, se comprennent et travaillent ensemble. Les grands programmes internationaux qui sont encore aujourd'hui la marque de fabrique de la Maison des Sciences de l'Homme, les relations scientifiques constantes avec les pays de l'Est et la Russie, avec l'Inde et la Chine, avec le Brésil et l'Amérique Latine sont ainsi nés de cette volonté incessante de toujours plus ouvrir les voies de la confrontation et de l'échange.

Voir aussi : Hommage à Hugo et Clemens Heller par Alain Schnapp